L'enfance de Pierre fut si simple et heureuse qu'elle en est proprement inintéressante.

Pierre aurait été dénué de toute originalité et aurait continué à soulever l'indifférence des foules jusqu'à son morne dernier jour si deux événements fortuits n'étaient venus bouleverser sa vie et le faire passer à la postérité.

Le premier fut d'une telle banalité apparente qu'il est généralement occulté par ses biographes et ses adorateurs. Banal certes, ce jour où, à l'âge de 16 ans, Pierre joua aux dés pour la 1ère fois, banal mais crucial, car il entraîna le reste.
Il entraîna d'abord le vice qui, reconnaissons-le, accomplit le miracle de rendre n'importe qui digne d'intérêt. Car Pierre fut pris de la passion du jeu. Bien heureusement, Pierre, bien que joueur invétéré, était un joueur inventif. Il ne se contentait en effet pas d'abandonner au hasard son maigre salaire de pêcheur : il parvint à se construire une solide réputation de jeux divers et variés, qui attira à lui des foules de curieux venus de tout le pays. Le sommet de la gloire de Pierre fut atteint lorsqu'il inventa ce que nous appelons le chifoumi mais qu'il nomma modestement "Pierre-feuille-ciseaux".

Le second événement, s'il fut important, est de façon assez injuste davantage connu. Il consiste en la rencontre, à la suite d'une partie de pêche pour le moins fructueuse, d'un homme fort avenant répondant au doux nom de Jésus qui, comme tant d'autres, était venu de loin pour le rencontrer. Dès ce jour, leur amitié fut sans faille et leur complicité parfaite, car, et c'est aussi injustement passé sous silence, ce Jésus était aussi un terrible joueur. Combien de fois ne les vit-on pas parier sur le nombre de pains que Jésus parviendrait à multiplier, ou le nombre de kilomètres qu'il pourrait parcourir à cloche pied sur le premier lac venu?
Mais hélas, il s'en fallut de quelques quiproquos et Jésus perdit sa place dans le coeur de Pierre, qui finalement dut faire une croix sur leur amitié.